Les pratiques contemporaines de création, qu’elles appartiennent au champ de l’art ou à celui de la mode, se déploient désormais dans des environnements où la computation n’est plus un simple support. Elle devient l’une des conditions de possibilité des formes elles-mêmes. En ce sens, Lev Manovich avait déjà ouvert la voie lorsqu’il montrait que la culture numérique ne se définissait pas seulement par de nouveaux objets, mais par de nouvelles logiques de traitement, de sélection, de modulation et d’interface. Relire The Language of New Media aujourd’hui, c’est mesurer combien cette intuition s’est épaissie. Avec l’IA générative, la création passe de plus en plus par des chaînes de calcul, des systèmes de classement, des protocoles d’interaction et des flux de données.
Dès lors, la création ne peut plus être pensée uniquement à partir de la figure du geste individuel ou de la maîtrise artisanale. Elle apparaît comme une pratique de médiation entre des entités hétérogènes : humains, outils, corpus, plateformes, matériaux. À cet endroit, la pensée de Bruno Latour demeure précieuse. En refusant de séparer trop vite les sujets et les objets, les humains et les techniques, Latour nous invite à suivre les associations, les traductions, les déplacements par lesquels l’action se distribue. Ce que l’IA rend visible, c’est précisément cela. Une forme n’advient jamais seule, ni d’un seul lieu. Elle émerge d’un réseau.
L’une des leçons les plus fécondes de Latour consiste à prendre au sérieux les objets techniques comme participants à l’action, sans pour autant leur prêter une intériorité humaine. Cette précaution est décisive pour penser l’IA. Il serait naïf de lui attribuer une intention propre. Il serait tout aussi réducteur de n’y voir qu’un outil neutre. Entre ces deux simplifications, l’approche de l’acteur-réseau permet de comprendre le résultat créatif comme l’effet d’une agentivité distribuée.
Dans le cas de l’IA générative, ce qui apparaît comme une image, une silhouette, un texte ou une proposition esthétique est toujours le produit d’un enchaînement : entraînement, paramétrage, interaction, sélection, retouche, puis matérialisation éventuelle. Le geste créatif ne disparaît pas, mais il se diffracte. Il ne réside plus dans un point unique. Il circule.
Donna Haraway, de son côté, nous a appris à penser le monde non à partir d’identités closes, mais de relations, d’assemblages, de devenirs partagés. Sa pensée, attentive aux interdépendances entre humains et non-humains, invite à envisager la création avec l’IA non comme une délégation, mais comme une co-composition. Son travail rappelle avec finesse qu’aucune fabrication n’est purement autonome, qu’aucune invention n’est solitaire, et qu’il faut toujours apprendre à “faire avec”.
Dans cette perspective, l’auteur ne s’efface pas. Il se reconfigure. Il devient moins une origine souveraine qu’un nœud de relations, un point de passage entre des intentions, des outils, des normes, des matières. Il y a là une manière plus modeste, mais peut-être plus juste, d’habiter l’acte de créer.
On ne peut enfin aborder l’IA générative sans entendre, en arrière-plan, la voix de Walter Benjamin. Sa réflexion sur la reproductibilité technique demeure d’une actualité remarquable, non parce qu’elle fournirait un cadre directement transposable, mais parce qu’elle a su saisir très tôt ce que les techniques font à l’expérience esthétique, à la circulation des œuvres et à leur valeur.
Avec l’IA, une nouvelle étape semble franchie. Il ne s’agit plus seulement de reproduire, mais de multiplier à l’infini des variantes, des versions, des possibles. Ce que Benjamin entrevoyait dans la crise de l’aura se déplace ici vers une prolifération générative qui rend plus instables encore les distinctions entre original et copie, singularité et série, présence et dérivation. Dans la mode, où les images circulent vite et les formes se renouvellent sans cesse, cette instabilité devient presque la condition ordinaire de la valeur.
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One of Latour’s most fruitful insights is his insistence that technical objects should be taken seriously as participants in action, without, however, attributing to them a human interiority. This distinction is crucial for thinking about AI. It would be naive to ascribe to it an intention of its own. It would be equally reductive to see it merely as a neutral tool. Between these two simplifications, actor-network theory allows us to understand the creative outcome as the effect of distributed agency.
In the case of generative AI, what appears as an image, a silhouette, a text, or an aesthetic proposition is always the product of a chain of operations: training, parameterization, interaction, selection, retouching, and, eventually, materialization. The creative gesture does not disappear, but it diffracts. It no longer resides in a single point. It circulates.
Donna Haraway, for her part, has taught us to think about the world not in terms of closed identities, but through relations, assemblages, and shared becomings. Her work, attentive to the interdependencies between humans and nonhumans, invites us to understand creation with AI not as a form of delegation, but as a process of co-composition. With great subtlety, she reminds us that no act of making is ever purely autonomous, that no invention is ever solitary, and that one must always learn how to “make with.”
From this perspective, the author does not disappear. Rather, authorship is reconfigured. The author becomes less a sovereign origin than a node of relations, a point of passage between intentions, tools, norms, and materials. There is, in this, a more modest but perhaps more accurate way of inhabiting the act of creation.
Finally, one cannot approach generative AI without hearing, in the background, the voice of Walter Benjamin. His reflection on technical reproducibility remains strikingly relevant—not because it provides a framework that can simply be transposed, but because it grasped, at a very early stage, what technologies do to aesthetic experience, to the circulation of works, and to their value.
With AI, a new stage seems to have been reached. It is no longer simply a matter of reproduction, but of endlessly multiplying variants, versions, and possibilities. What Benjamin perceived in the crisis of aura is displaced here into a generative proliferation that makes the distinctions between original and copy, singularity and series, presence and derivation even more unstable. In fashion, where images circulate rapidly and forms are in constant renewal, this instability becomes almost the ordinary condition of value.
Références (sélection)
1 Benjamin, W. (1936). L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (différentes éditions et traductions).
2 Haraway, D. J. (2016). Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene. Duke University Press.
3 Latour, B. (2005). Reassembling the Social: An Introduction to Actor-Network-Theory. Oxford University Press.
4 Manovich, L. (2001). The Language of New Media. MIT Press.